Liberté intérieure et Bonheur

Être libre, c'est être maître de soi-même. Pour beaucoup de gens, une telle maîtrise concerne la liberté d'action, de mouvement et d'opinion, l'occasion de réaliser les buts qu'on s'est fixés. Ce faisant, on situe principalement la liberté à l'extérieur de soi, sans prendre conscience de la tyrannie des pensées. De fait, une conception répandue en Occident consiste à penser qu'être libre revient à pouvoir faire tout ce qui nous passe par la tête et traduire en actes le moindre de nos caprices. Étrange conception, puisque nous devenons ainsi le jouet des pensées qui agitent notre esprit, comme les vents courbent dans toutes les directions les herbes au sommet d'un col. 

 La liberté anarchique, qui a pour seul but l'accomplissement immédiat des désirs, apportera-t-elle le bonheur ? On peut en douter. La spontanéité est une qualité précieuse à condition de ne pas la confondre avec l'agitation mentale. Si nous lâchons dans notre esprit la meute du désir, de la jalousie, de l'orgueil ou du ressentiment, elle aura tôt fait de s'approprier les lieux et de nous imposer un univers carcéral en expansion continue. Les prisons s'additionnent et se juxtaposent, oblitérant toute joie de vivre. En revanche, un seul espace de liberté intérieure suffit pour embrasser la dimension tout entière de l'esprit. Un espace vaste, lucide et serein, qui dissout tout tourment et nourrit toute paix. 

La liberté intérieure, c'est d'abord l'affranchissement de la dictature du « moi » et du « mien », de l'« être » asservi et de l'« avoir » envahissant, de cet ego qui entre en conflit avec ce qui lui déplaît et tente désespérément de s'approprier ce qu'il convoite. Savoir trouver l'essentiel et ne plus s'inquiéter de l'accessoire entraîne un profond sentiment de contentement sur lequel les fantaisies du moi n'ont aucune prise. « Celui qui éprouve un tel contentement, dit le proverbe tibétain, tient un trésor au creux de sa main. » 

Être libre revient donc à s'émanciper de la contrainte des afflictions qui dominent l'esprit et l'obscurcissent. C'est prendre sa vie en main, au lieu de l'abandonner aux tendances forgées par l'habitude et à la confusion mentale. Ce n'est pas lâcher la barre, laisser les voiles flotter au vent et le bateau partir à la dérive, mais barrer en mettant le cap vers la destination choisie. 

LE BONHEUR

Le bonheur implique nécessairement la connaissance. Sans connaissance, il est impossible de remédier à la cause principale de ce que nous percevons comme le malheur, à savoir l’insatisfaction persistante qui domine notre esprit. Cette insatisfaction vient aussi de l’incapacité à vaincre les poisons mentaux – haine, jalousie, attachement, avidité, orgueil – qui naissent d’une vision égocentrique du monde, de l’attachement à la notion de «moi», si puissant en nous.

L’autre composante essentielle du bonheur tient en trois mots : altruisme, amour et compassion. Comment pourrait-on trouver le bonheur pour nous-mêmes, alors qu’autour de nous les êtres ne cessent de souffrir ? De plus, quoi qu’il arrive, notre bonheur est étroitement lié à celui des autres.

Qu’est-ce qui est utile à l’homme ? La science ? La spiritualité ? L’argent ? Le pouvoir ? Les plaisirs ?

Pour répondre, il faut se demander quelles sont les aspirations profondes de l’homme, quel est le but de son existence. Le bouddhisme affirme : c’est la recherche du bonheur. Qu’on ne se méprenne pas sur l’apparente simplicité de ce terme. Le bonheur, ici, n’est pas une sensation. Il s’agit d’une plénitude qui naît lorsqu’on a donné un sens à l’existence et que l’on est en conformité, en adéquation parfaite, avec la nature profonde de son être. 

Ne pas savoir donner un sens à l’existence conduit au découragement et au sentiment d’inanité qui peuvent aboutir à l’ultime échec qu’est le suicide.

Le bonheur est le sentiment d’avoir su actualiser, au terme de notre vie, le potentiel que nous avons tous en nous, et d’avoir compris la nature ultime de notre esprit. Pour celui qui sait donner un sens à l’existence, chaque instant est comme une flèche qui vole vers son but.

(Matthieu Ricard)

Le passé n'est plus, l'avenir n'a pas encore surgi, et le présent, paradoxalement, est à la fois insaisissable, puisqu'il ne s'immobilise jamais, et immuable.

Quand nous observons notre mental, nous remarquons sans doute qu’il fait d’innombrables allers et retours du passé au futur. Certains passent plus de moments dans le passé habité d’émotions telles la culpabilité ou le ressentiment, d’autres préfèrent anticiper le futur avec sa dose d’anxiété. Alors que notre conscience d’être en vie nous vient uniquement du présent, le temps consacré y est négligeable. Combien d’heures, de minutes, que dis-je, de secondes par jour sommes-nous LÀ, vraiment LÀ, conscient, dans le ICI et MAINTENANT, sans penser à autre chose, sans voir des trucs à faire, sans ruminer des éléments du passé ?

La liberté intérieure permet de savourer la simplicité limpide du moment présent, libre du passé et affranchi du futur.

Se libérer de l'envahissement des souvenirs du passé, ne signifie pas que l'on soit incapable de tirer des enseignements utiles des expériences vécues.

S'affranchir de l'appréhension à l'égard du futur, n'implique pas que l'on soit incapable d'aborder l'avenir avec lucidité, mais que l'on ne se laisse pas entraîner dans des tourments inutiles.

Nous nous apercevons que ce que les gens appellent «monde réel» est le monde dans lequel ils croient et qui leur est familier. Mais ce monde est une condition de l’esprit. Dans la méditation, je reconnais et j’accepte le «monde réel» pour ce qu’il est au lieu d’y croire, de le justifier ou d’essayer d’annihiler sa nature problématique.

Le monde réel fonctionne sur le même schéma d’apparition et de disparition que l’inspiration et l’expiration. (L’attention au souffle) On ne peut pas avoir que l’inspiration ou que l’expiration ! Et telle est la condition de tous les phénomènes : ils apparaissent et disparaissent. Ainsi dans ma pratique bouddhique, je prends clairement conscience du fonctionnement de la nature au lieu d’essayer de rationaliser avec des idées.

J’observe le monde ou la nature quand j’observe le souffle. Si je me concentre sur cet unique objet, j’ai la possibilité de voir le schéma d’apparition et de disparition qui est le même pour tous les phénomènes conditionnés dans leur infinie variété. Les choses du monde conditionné sont constamment changeantes et infiniment variables. Elles ont différentes qualités, quantités et positions dans l’espace.

Malheureusement notre esprit n’est pas en mesure de traiter une telle complexité, c’est pourquoi je dois apprendre à partir de la simplicité, et c’est pourquoi j’étudie dans ma méditation, quelque chose d’aussi ordinaire et apparemment insignifiant que la respiration normale pour me relier à toute l’humanité.